#16 Le deuil périnatal : et vous ?
J’ai 35 ans. Autant te dire cher journal que j’ai eu le temps d’être témoin de nombreux deuils périnatals (oui j’ai vérifié l’orthographe !) autour de moi.
Ce qui m’étonne toujours c’est que ce deuil si fréquent soit resté si invisible. Ça va mieux, je te l’accorde, mais combien de femmes encore n’en ont jamais parlé autour d’elles ?
Pourquoi ?
Quelque soit la durée de la grossesse et la façon dont elle s’est terminée (arrêtée naturellement ou médicalement), une femme qui a été enceinte gardera le souvenir d’avoir créé la vie. Et nombre d’entre elles penseront quelques jours / semaines / mois plus tard : « le terme aurait été aujourd’hui ».
Que ce bébé apparaisse ou nom sur le livret de famille, il a une place dans son cœur et dans son corps.
Souvent, quand une maman me raconte son parcours, je rappelle le nombre de grossesses avant le nombre d’enfants. Car son corps se souvient de chacune d’entre elles. Il a éprouvé chacune d’entre elles.
Si ça t’intéresse, il y a les conclusions d’une belle étude menée par un gyneco obstétricien belge en lien avec l’Office de la Naissance et de l’Enfance par ici sur la « transmission intergénérationnelle » lors d’un deuil périnatal. Et cette étude a déjà plus de 20 ans ! Il faut du temps pour passer la frontière…
Moi, je suis ce qu’on appelle un bébé arc en ciel. L’expression est très jolie, mais elle vient surtout raconter que je suis le bébé né après une grossesse arrêtée. Comme des millions d’entre nous.
Je me suis formée dans l’utérus qui a connu toutes les complications de la grossesse précédente, jusqu’à la mort à 8 mois.
En dehors de la joie d’avoir reçu de l’amour pour deux (et pas que, mais ça, c’est réservé à ma psy 😎), je me questionne parfois :
- Que m’a-t-il génétiquement été transmis ? (Va savoir, cette proximité avec la mort me prédisposait-elle déjà à en être familière ?)
- Si l’on croit à l’âme, ai-je la même ?
- Ma maman a vécu ce deuil dans une extrême solitude. Dans son inconscient, au moment de la mise en route de la deuxième grossesse, étions-nous deux personnes ou suis-je venue remplacer la première ? (Tu peux retrouver la genèse de l’enfant de remplacement dans l’article et si t’as pas suivi (je ne te félicite pas 🤓) revoici le lien)
- Et qu’en est-il de la place de cette première grossesse pour mon père ? Souvent, il y a cette phrase « c’est normal que l’on se préoccupe plus de la maman mais c’est difficile à vivre aussi pour l’autre, on a du mal à trouver notre place et en vrai peu de gens nous demandent comment on va ».
Ma chance à moi c’est que j’ai eu des écrits de ma mère et que j’ai pu en parler avec mon père. Il n’y avait pas vraiment de secret. Cette histoire fait partie de notre histoire familiale, de ma place, de ma vie. Pour moi, cela fait partie intégrante de qui je suis.
Mais sachant à quel point ce deuil est partagé, et ses conséquences sur la mère, le ou la partenaire, la famille, l’enfant à venir s’il y en a, comment se fait-il qu’on le taise encore ?
Comment se fait-il que l’on attende encore les trois premiers mois pour annoncer une grossesse à ses plus proches, ce qui nous prive du soutien des personnes dont nous aurons besoin si celle-ci s’arrête ?
Pour mieux vivre avec, il y a des petites choses que l’on peut faire quand on est face à un deuil comme celui-ci. Un rituel fait notamment partie des outils les plus faciles d’accès et les plus réconfortants. On redonne une place. A l’image des obsèques, qu’elles aient eu lieu ou non. On peut planter, dessiner, écrire, parler, transmettre. On peut donner vie à ce qui n’a pas eu le temps d’exister aux yeux des autres.
Attribuer une place c’est prendre conscience de la perte, et inversement. La place peut être discrète, tant qu’elle n’est pas taboue. Car il n’y a rien à cacher.
N’ayons pas peur d’en parler. N’ayons pas peur de déranger avec quelque chose d’aussi important.
A chaque femme, chaque homme qui lirait ces quelques lignes et se sentirait concerné : n’ayez honte de rien. Je vous vois.
Lettre #15

