#10 Prospecter sur Paris quand on est doula de fin de vie
Cher journal,
Pour cette 10ème lettre je te propose de revenir sur 10 réactions que j’ai pu avoir au cours de ma prospection sur Paris (il y a quelques pépites)…et de rebondir dessus.
Gardons le meilleur pour la fin, et commençons par les 5 retours légèrement « pénibles » que j’ai pu recevoir (certains appelleraient ça des échecs, disons que si la phrase « soit je gagne soit j’apprends » est véridique, j’ai eu l’occasion…de pas mal apprendre 😇) :
1/ « La médecine est pratiquée par des médecins » : retour Ô combien valorisant d’un chef d’unité palliative d’un hôpital parisien dont je tairai le nom, je dois avouer que celui-là m’a laissée bouche-bée. J’aurais pu répondre « ça tombe bien, je ne pratique pas de médecine », mais j’avais déjà tout expliqué, inutile de rajouter du grain à moudre. Certains combats ne sont pas à mener, celui-là en fait partie !
2/ « Ah oui on est beaucoup sollicités par des métiers ésotériques en ce moment » : retour d’une médecin d’un centre palliatif parisien fait à une amie psy en oncologie qui voulait me recommander. C’était à un séminaire, j’étais mal lunée (ça arrive aux meilleurs !), lorsque je suis de nouveau passée à ses côtés je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire « bonjour, rassurez-vous je ne suis pas chamane, mais si cela vous intéresse on peut en parler ». Alors à titre personnel sache, cher journal, que je suis curieuse d’absolument toutes les spiritualités et religions. Mais ce qui m’agace c’est qu’un ou une médecin ait tant de difficultés à concevoir que l’on puisse ajouter un métier du côté du tangible, comme si tout ce qui était inconnu était forcément de l’ordre de l’ésotérique. Pourtant, quand je rapporte mon talc pour toucher un corps douloureux ou que je vulgarise les directives anticipées, on est plutôt dans le réel. Cela dit, c’était exactement pareil pour les socio-esthéticiennes lorsqu’elles se sont lancées et aujourd’hui on reconnait leur valeur dans les soins de support (donc forza, on s’accroche et on continue d’y croire !).
3/ « … » (comprendre ici : silence radio) le ghosting : assez classique en recherche d’emploi, je n’échappe pas à la règle. J’en suis à 85 (pas tant finalement, me dirais-tu) mails / messages LinkedIn / formulaires en ligne envoyés auprès d’hôpitaux, centres funéraires, réseaux d’aides à domicile, associations de malades et / ou des aidants, professionnels de la fin de vie, Ehpad… Je ne leur en veux pas car je sais à quel point les sursollicitations de nos vies nous demandent de faire des choix. Mais en face, il s’agit de ne plus compter les heures passées à chercher les adresses mails, rédiger les messages en cohérence avec leur cœur de métier, indiquer les liens appropriés, demander conseil…ne surtout pas compter les échecs et se focaliser sur la réponse positive ponctuelle, voilà un exercice d’équilibriste qui n’est pas toujours évident.
4/ « On ne souhaite pas la rencontrer on ne comprend pas ce qu’elle fait » : autre retour fait à mon amie psy en onco qui voulait pousser ma présence via la DAC (je mets le lien car ça reste un dispositif important pendant les parcours de soins) et auprès des personnes seules à domicile…C’est un loupé ! (Mais bon sang Mélodie pourquoi ne veux-tu pas rentrer dans les cases comme tout le monde !) Bon j’avoue que si je n’ai pas l’occasion d’expliquer, on ne risque pas de comprendre, mais je ne vais pas leur imposer ma présence non plus.
5/ « C’est intéressant mais dans notre association nous axons notre communication sur l’espoir et la guérison ». C’est le retour de plusieurs associations de malades. Evidemment je comprends. L’association a envie d’être un lieu source d’espoir, sécurisant, positif. Et évidemment je ne demande pas à apparaître partout en mode « hey t’inquiète si le traitement ne marche pas je serai là ». J’ai un tout petit peu plus de décence que ça. Mais ce qui m’embête c’est que parmi tous les patients certains ne s’en sortiront pas. Alors, s’ils avaient la possibilité d’avoir un relai et quelqu’un qui soit là pour dire « je vous vois », au lieu de déserter leur asso car il devient trop difficile d’être entouré uniquement de patients pour qui il y a de l’espoir, je crois que c’est important.
Et puis il y a (aussi) les jolis retours.
6/ « On va trouver une solution ». Quand cette nouvelle amie psy en onco qui dit « on » car elle sait que je peux faire équipe, elle a compris le relais que je propose et qu’elle ne peut pas apporter de même que je sais le bénéfice de ses interventions… Au milieu de ce sentiment de solitude de prospection souvent vaine, ce « on » vaut de l’or.
7/ « Ah oui, je connais ça existe dans d’autres pays ». MERCI ! Je ne suis pas complètement folle, le métier existe et est reconnu, et la merveilleuse Alua Arthur, Doula de fin de vie aux Etats-Unis, en est une formidable inspiration.
8/ « Si vous n’êtes pas prise dans le groupe, peut-être au moins vous demandera-t-on d’intervenir sur les réflexions liées à la fin de vie ». Lors de ma candidature pour intégrer le prochain groupe de formation du Centre d’Ethique Clinique, voilà le retour du Directeur du centre en fin d’entretien. Le groupe était complet, il y avait une option pour que je ne puisse pas participer. Mais entendre que lui, en sa qualité de médecin et directeur du centre, me faisait confiance pour participer à l’animation de la thématique sur la fin de vie, c’était la confiance dont j’avais besoin.
9/ « Tu as raison, il faut arrêter le tabou sur la mort et la remettre à sa juste place ». Dis cher journal, tu crois aux synchronicités ? Lors de l’exposition à la Concorde de Yann Arthus Bertrand, j’ai participé à un atelier qui proposait de se regarder 2 minutes dans les yeux, avec une personne de l’asso qui animait l’atelier. Je suis « tombée » sur Camille, qui cherche actuellement un poste en santé publique. Hasard sur les centres d’intérêt ? En se retrouvant quelques semaines plus tard pour mieux se connaître autour d’un café, j’ai découvert une oreille attentive, une femme qui m’écoute, m’encourage à lancer des café deuils, et m’oriente vers d’autres personnes à solliciter. Un soutien précieux qui m’a permis de continuer d’y croire.
10/ « Je te souhaite de continuer longtemps et d’accompagner beaucoup de monde car ce que tu apportes est inestimable ». C’est A, toujours, qui m’a balancé ça au détour d’un audio comme si c’était rien du tout, alors que ce message m’a profondément émue. Parce qu’en fait c’est juste ça qui compte : me sentir utile. Chaque thanadoula ne cherche que ça. Et la difficulté dans tous les retours négatifs c’est qu’on vient appuyer sur le contraire, on essaie de nous faire croire qu’il n’y a pas besoin de notre présence. Donc recevoir ces mots doux c’est ça qui est inestimable pour moi : au milieu de toutes les galères, et les doutes qui peuvent parfois surgir, elle valide mon choix de vie. Cet accompagnement en sortie de formation, avec cette personne particulièrement, a été ma bénédiction. Merci…
Voilà mon journal préféré, c’était donc un petit récap d’une prospection de Doula de fin de vie, qui essuie des plâtres mais qui continue de s’accrocher. Au cas où tu aies eu un doute, tu vois bien qu’une thanadoula est une personne lambda, qui a des convictions, qui rame pour les faire entendre, et qui s’appuie sur la validation des gens concernés pour continuer.
Un jour après l’autre !
Lettre #10

