#15 Une vie unique, comme les autres
J’ai revu Jackie ! (cf lettre #13)
Tu sais journal, cette journée-là a failli être un échec cuisant. On est lundi, la météo ne sait plus sur quel pied danser, et je me chauffe pour aller à la boulangerie voir si Jackie y est. (En vrai je m’inquiète car en passant ces derniers jours je ne l’ai pas revue à son poste.)
Au moment de partir les chats font bronzette au soleil donc évidemment je ne prends pas mon imperméable (erreur).
J’enfourche mon vélo et dans les dix premiers coups de pédales commence à arriver une pluie très (très) humide. Je brave les gouttes, on se rappelle que je suis en t-shirt, et sache également qu’à l’intérieur de la boulangerie il n’y a que deux tables doooonc sans doute déjà occupées. Et, au milieu du trajet, me vient une dernière illumination : on est lundi, il y a une probabilité non nulle que la boulangerie soit fermée !😬
Bref, c’est forte de cette positivité que j’arrive, sous la pluie. Les deux tables à l’intérieur sont bien sûr occupées. Mais qui vois-je à une petite table extérieure, contre la vitre pour s’abriter, regard dans le vide… Jackie ! Autant te dire que je n’y croyais pas.
Côté positif : je ne suis pas venue pour rien, côté négatif : je n’avais pas prévu de prendre un café en t-shirt sous la pluie. Mais bon, n’étant pas en sucre, je commande un thé et direction la terrasse…à la table de Jackie 😎 (j’ai demandé l’autorisation hein, ne crois pas que je m’impose comme ça). Et tu me croiras ou pas : la pluie s’est arrêtée.
Ça commençait moyennement, c’était pas la patate.
Pour reprendre ses termes :
« Je ne suis pas très enthousiaste, je ne sais pas à quoi ça rime de vivre encore ??! Ce n’est pas parce qu’on respire qu’on est heureux… Mais je sais que je ne devrais pas me plaindre. »
Le décor est posé. Et c’est un décor tellement commun pour tous nos anciens. (C’est le moment où je vais te parler sérieusement, il faut toujours un petit passage dans chaque lettre ne m’en veux pas). Dans notre pays nous nous sentons de trop dès lors que l’on se sent inutile et, encore pire, dépendant. La vieillesse ne fait pas exception, loin de là. Une des conséquences de cette culture de la productivité est que nous sommes le pays européen avec le taux de suicide le plus élevé chez les +65 ans… Il est grand temps de changer notre rapport à l’âge. Ce désintérêt est loin d’être l’attitude partagée par toutes les cultures. Pour de nombreuses autres (bien plus nombreuses et heureusement !), être en compagnie de personnes âgées c’est avoir accès à l’expérience de vie. A notre Histoire. Aux rêves aboutis et aux regrets. Aux relations qui comptent. La personne âgée a eu le temps de revoir sa copie et est capable de dire ce qui, selon elle, a eu de la valeur. Pour beaucoup de cultures chacun a sa place, simplement parce qu’il existe et non parce (ou « par ce ») qu’il accomplit. Pourrions-nous nous autoriser à donner du sens à notre présence en dehors du « faire » ? Pourrions-nous nous appliquer à alimenter le lien ?
Personnellement, je n’ai pas de mérite car j’adore ces échanges entre générations. J’ai l’impression d’ouvrir un roman. Les tabous n’ont plus tellement lieu d’être. Les masques tombent. On est dans une sincérité touchante. Il n’y a plus rien ni personne à convaincre – la finitude est si proche, il s’agit juste d’être.
Je ne peux pas trop te dévoiler de détails sur Jackie car figure toi que son mari était pas mal reconnu dans son métier (monsieur a une page wikipédia #kanmeme !). Mais voilà quelques bribes de ses 96 ans de vie, et un aperçu de son tempérament.
J’ai été mariée à l’homme de ma vie pendant 60 ans… alors que je ne voulais pas me marier !
Je rêvais de devenir institutrice. Tous les jeudis (on avait pas classe) je prenais mon poupon et je l’installais pour lui faire apprendre plein de choses. Mais mon père a décidé que je serai couturière… pourtant c’était mon plus mauvais jour à l’école !
Avec mon mari nous avons beaucoup voyagé. C’est important d’être curieux et de s’intéresser à d’autres choses que ce qu’on connaît.
Vous saviez que Le Corbusier avait beaucoup travaillé en Inde ? (Pour celles et ceux que ça intéresse, par ici )
J’aime profondément lire, c’est la dernière chose qui me fait du bien. En ce moment ce sont de petites nouvelles qui se passent au Japon, j’aime beaucoup.
Mon père n’aimait pas mon mari car il (le mari) était d’une classe sociale supérieure. Moi ça ne me dérangeait pas ! Il a appris à le connaître quelques jours avant de mourir, c’était très soudain. C’est fou la vie… comme quoi, il a tout raté.
La première fois que nous sommes allés en Inde, nous avons détesté. Puis 10 ans plus tard nous y sommes retournés, et finalement nous y allions tous les ans.
Je n’ai pas connu ma belle-mère, elle est morte trop jeune et nous n’étions pas encore mariés, nous ne le voulions pas. Mais quand elle est morte mon mari m’a dit « Jackie, tu veux bien te marier avec moi ? ». Bien sûr que j’ai dit « oui », je l’adorais ! Ne pas avoir connu sa maman est mon grand regret car il l’adorait…j’aurais voulu être gentille avec elle.
Tant qu’il y a de l’amour, il y a l’essentiel.
J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie vous savez, je n’ai manqué de rien, j’ai eu bien plus que ce qu’il n’en faut.
Je ne m’entends pas avec eux, ils sont radins.
On a eu un tout petit mariage, juste avec nos témoins, et j’étais habillée d’une petite robe colorée. C’était parfait.
Il est l’heure de se séparer, nous repartons chacune sous le soleil. « Merci pour ce moment ça m’a fait du bien. A bientôt alors, même si je ne sais pas ce que je pourrais vous raconter j’ai l’impression de vous avoir tout dit ! »
Sa vie est celle que j’aurais pu avoir. Elle est une parmi d’autres, et pourtant précieuse parce qu’elle est la sienne. Elle se mêle à celles de millions d’autres qui gardent chacune leur valeur inestimable.
Merci Jackie ❤️
Vieillir, c’est se retirer progressivement du monde des apparences. Goethe
Lettre #15

